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Chasse aux trophées : où va vraiment l'argent

La chasse aux trophées pèse 0,03 % du PIB de huit pays africains, et moins de 3 % de ses recettes arrivent aux communautés au Cameroun. Les chiffres, leur source, et ce qu'ils ne prouvent pas.

Par Yann Kerbrat Publié le 15 août 2026 7 min de lecture

Un lion mâle adulte couché dans l'herbe sèche d'une savane.
Panthera leoTherealrasalghul, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Deux comptages de la chasse aux trophées circulent sur les mêmes huit pays africains, et ils ne disent pas la même chose. Sur l’Afrique du Sud, l’un annonce 141,2 millions de dollars dépensés chaque année par les chasseurs étrangers, l’autre 27,6. Cinq fois moins, même activité, même pays, à huit ans d’écart. Chaque camp cite celui qui l’arrange et personne n’a l’air gêné.

Prends le plus généreux des deux, la réponse ne bouge pas : c’est une toute petite industrie. Le rapport d’Economists at Large publié en 2017 a repris ligne à ligne le chiffrage produit deux ans plus tôt pour Safari Club International, et il aboutit à 0,03 % du produit intérieur brut de ces huit pays, 0,78 % de leurs recettes touristiques. Sur cette somme déjà petite, les villages touchent des miettes, et je donne le montant plus bas.

Ce que huit pays africains tirent de la chasse aux trophées

PaysDépenses des chasseursRecettes du tourismePart
Botswana7,2 M$36 M$20,0 %
Éthiopie0,4 M$1 980 M$0,0 %
Mozambique8,8 M$224 M$3,9 %
Namibie105,0 M$598 M$17,6 %
Afrique du Sud141,2 M$11 202 M$1,3 %
Tanzanie16,4 M$1 754 M$0,9 %
Zambie8,2 M$518 M$1,6 %
Zimbabwe39,3 M$749 M$5,2 %
Ensemble326,5 M$17 061 M$1,9 %

Dépenses en dollars 2012, recettes touristiques en moyenne annuelle 2005-2012. Deux pays portent le tableau, le Botswana et la Namibie, qui n’ont presque pas d’autre tourisme. Ailleurs le safari de chasse se noie.

L’emploi suit la même pente. Le secteur revendiquait 53 000 postes ; en corrigeant la méthode de calcul, les économistes retombent sur une fourchette de 7 500 à 15 500 emplois pour les huit pays réunis. Le tourisme ordinaire en fait vivre 2,6 millions.

Le prix d’un permis, et qui l’encaisse

Le 11 janvier 2014, à Dallas, un chasseur texan a payé 350 000 dollars aux enchères pour un seul permis : celui d’abattre un rhinocéros noir mâle en Namibie. La somme est allée au fonds public namibien qui finance la lutte anti-braconnage. Ce marché tient sur cinq animaux par an et par pays : c’est le quota d’exportation fixé par la convention de Washington.

En dessous, la facture d’un safari se lit en trois lignes, et l’ordre compte : le tarif journalier versé à l’organisateur du séjour, la taxe d’abattage versée à l’État, la redevance du bloc de chasse. La première est de loin la plus grosse, et elle ne quitte jamais l’entreprise qui vend le voyage. Au Cameroun, les travaux repris en 2023 par le Sénat français dans l’exposé des motifs d’une proposition de loi chiffrent à moins de 3 % la part des revenus du tourisme de chasse qui parvient aux communautés locales.

La France achète, aussi. Sixième importateur européen avec 752 trophées de 36 espèces entre 2014 et 2018, première d’Europe pour le léopard, le guépard et le lynx boréal. Et 59 algazelles depuis 2009, une antilope saharienne que l’UICN avait classée éteinte à l’état sauvage en 2000 : celles-là sortent d’élevages sud-africains. Une espèce peut disparaître de la nature et rester au catalogue. Le dodo, lui, n’a pas eu de deuxième chance.

En Namibie, la chasse pèse un quart des retours et 4 % des salaires

La Namibie documente mieux que personne ce qu’elle redistribue. Regarde ses comptes. En 2022, les 86 « conservancies » namibiennes, ces territoires communautaires qui couvrent un cinquième du pays et abritent 9 % de sa population, ont fait remonter 140,25 millions de dollars namibiens de revenus et d’avantages en nature à leurs habitants.

Retours aux communautés namibiennes en 2022, en millions de dollars namibiens

Tourisme92,4

Chasse34,8

Divers3,2

Plantes1,3

Un quart des retours vient donc de la chasse, et c’est beaucoup plus qu’ailleurs sur le continent. Mais regarde la ligne des salaires : sur 75,3 millions de dollars namibiens gagnés en paie par les habitants, la chasse en verse 2,74 millions. Moins de 4 %. Le tourisme en coentreprise, lui, en verse 47,9. La chasse remplit la caisse de l’association ; le tourisme paie des gens tous les mois.

Je fais la division moi-même, avec le recensement namibien de 2023 : 34,8 millions de dollars namibiens répartis sur les quelque 270 000 personnes qui vivent dans ces territoires, ça fait 129 dollars namibiens par an et par habitant, environ 7 euros. Plus 1,2 kg de viande, sur les 317 898 kg distribués cette année-là. Sept euros par an, c’est un paquet de café d’un kilo. C’est ça, la part.

L’argument de la conservation, une fois mesuré

Deux travaux le fissurent, et aucun des deux ne parle d’argent. Dans Nature, une équipe a suivi trente et un ans les béliers de Ram Mountain, en Alberta, où seuls les mâles à grandes cornes sont tirés : entre 1971 et 2002, la taille des cornes de la population a reculé d’un quart. C’est du mouflon canadien et pas du lion africain, mais c’est la plus longue série dont on dispose. En 2017, un modèle publié par les Proceedings of the Royal Society B est allé plus loin : prélever 5 % des mâles les mieux dotés suffit, quand l’environnement change, à pousser une population entière vers l’extinction, parce qu’on retire précisément ceux qui s’adaptaient.

Le contre-argument tient debout, lui aussi : les zones de chasse couvrent environ 1,4 million de km² en Afrique subsaharienne, davantage que l’ensemble des parcs nationaux. Fermer la chasse sans rien mettre à la place, c’est ouvrir ces terres au bétail et aux cultures. Tout se joue sur une question de trésorerie : qui paie la surveillance de ces surfaces quand les chasseurs ne viennent plus.

Ce que ces chiffres ne disent pas

Ils mesurent des dépenses déclarées, pas des bénéfices nets : aucune comptabilité d’organisateur de safari n’est publique, nulle part. Le rapport de 2017 raisonne en valeur ajoutée nette, avec une hypothèse posée d’avance sur ce qui remplacerait la chasse si elle s’arrêtait ; change l’hypothèse et le résultat glisse entre zéro et 132 millions de dollars. Les auteurs le disent eux-mêmes.

Ils ne comptent pas non plus ce qui se vend sans facture. Le braconnage n’a ni permis ni quota, et le mammifère le plus braconné au monde n’apparaît dans aucun tableau de recettes. Les chiffres namibiens sont un cas, le mieux tenu du continent, pas une moyenne africaine.

Et ils ne se transposent pas chez nous. En France, l’argent public qui tourne autour d’un grand prédateur passe par l’indemnisation des éleveurs, pas par la vente d’un permis à un étranger : le dossier du loup se lit avec d’autres colonnes. Sur les effectifs, les aires de répartition et les statuts de menace de ces espèces, je passe la main : moi je sais lire un budget, pas compter des lions. La loi française, elle, n’a pas tranché : l’importation de trophées de lion est suspendue depuis le 12 novembre 2015 par simple décision ministérielle, et la proposition de loi qui voulait graver l’interdiction dans un texte, adoptée en commission le 24 janvier 2024, n’a jamais été votée en séance.

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